IV
« Je veux bien qu’on me coupe en nuit dans le sens de la longueur si je comprends pourquoi l’on est en train de me filmer sous tous les angles », songeait Morane en continuant à prêter l’oreille au doux ronronnement des caméras.
Il venait à peine d’avoir cette pensée que le ronronnement en question cessa de se faire entendre. Presque en même temps, la lumière de Wood s’éteignit, et il demeura plongé dans l’obscurité. Il resta un instant interdit, puis il songea encore : « Maintenant, tout devient limpide. Les caméras doivent être des caméras de télévision disposées là-haut, le long de l’escalier et ici même, dans le hangar. Sans doute sont-elles dissimulées dans les murs, et elles servaient assurément à diriger les mouvements de la main d’acier, qui tenait lieu de cerbère à ce repaire de brigands. Quant à la lumière noire, elle devait tout simplement éclairer la scène à l’intention des caméras. Mais pourquoi de la lumière de Wood au lieu d’un éclairage ordinaire ?… Sans doute parce qu’elle ne peut s’apercevoir du dehors… »
Naturellement, quelques petits détails échappaient encore à Bob comme, par exemple, la façon dont la main d’acier était commandée exactement pour qu’elle pût se mouvoir avec une telle précision.
Notre héros n’avait cependant pas le loisir d’approfondir les choses. Il ne doutait plus du tout maintenant avoir affaire à Ming – cette diabolique invention qu’était le gantelet de métal le lui disait assez – et il pensait bien que le Mongol ne lâcherait pas aussi aisément sa proie. Bob avait découvert sa tanière, ou tout au moins une de ses tanières, et il ne lui permettrait pas de fuir, qu’il l’eût reconnu ou non. Le cerbère de métal était détruit, certes, mais Morane connaissait assez Ming pour savoir que ce dernier n’était jamais pris de court, qu’il mettait toutes les chances dans son jeu.
— Je dois filer d’ici au plus vite, murmura-t-il. Sinon, je ne donne pas cher de ma peau…
Enjambant les restes de la main d’acier, il s’avança vers la porte du hangar et l’entrebâilla précautionneusement. Passant la tête dans l’ouverture, il jeta un coup d’œil au-dehors. La venelle lui apparut, déserte. Mais l’était-elle vraiment ? Combien d’ennemis pouvaient se dissimuler derrière ces amas de détritus de toutes sortes, cette charrette hors d’usage, ces cadavres de tonneaux et de futailles ? Tout était inconnu, donc menace.
Bob Morane avala sa salive et songea : « Je me suis déjà tiré à plusieurs reprises des griffes de l’Ombre Jaune. Avec un peu de chance, j’y parviendrai peut-être encore cette fois… »
Il bondit hors du hangar et se mit à courir le long de la ruelle. Il allait en atteindre l’extrémité quand, à une vingtaine de mètres devant lui, deux formes humaines se dressèrent. Il s’immobilisa et regarda en arrière. Comme la pluie avait cessé et que le ciel s’était un peu dégagé, il put nettement distinguer d’autres ombres à l’autre extrémité de la ruelle. Il se trouvait donc pris entre deux feux, et il savait en outre à quelle sorte d’adversaires il avait affaire. Ming employait surtout des hommes de main indiens, des dacoïts pour la plupart, dont il avait réorganisé la confrérie à son usage exclusif. Des hommes sans pitié, sans scrupules, et dressés au seul métier de tueur – si métier il y avait, bien sûr. Bob savait également que ces assassins de profession obéissaient aveuglément à Ming qui, en Asie, représentait une puissance occulte réelle et redoutée de tous.
Durant un moment, Bob regretta de ne pas avoir emporté la hache avec laquelle il était venu à bout de la main d’acier, mais il était trop tard maintenant pour retourner en arrière. Il était sans armes, tandis que ses adversaires devaient être armés de poignards, dont les dacoïts savaient se servir avec une adresse consommée.
« Sans armes ? Rien n’est moins sûr… » pensa Morane en avisant un tas de briques étagées contre un mur. Il s’en approcha et s’empara de deux briques, une dans chaque main. Un tel moyen de défense l’avait déjà, en plusieurs circonstances, aidé à se tirer de bien mauvais pas, et il espérait qu’il en serait de même cette fois encore.
Tout ce qui comptait pour l’instant, c’était sortir le plus rapidement possible de ce sinistre quartier. Il ne pouvait donc être question de revenir en arrière.
Résolument, Bob s’avança vers les deux hommes qui lui barraient le chemin. Il devait s’agir de dacoïts car, dans leurs poings, brillaient de longs poignards. Ils étaient vêtus misérablement et des chapeaux aux bords baissés dissimulaient les traits de leurs visages sombres.
Quand Morane ne fut plus qu’à quelques mètres des deux bandits, il fit mine de vouloir forcer le passage en se glissant entre eux. En un mouvement instinctif, ils se rapprochèrent l’un de l’autre. Ce fut seulement quand il fut tout près, à toucher presque ses antagonistes, que Bob s’immobilisa tout à coup. Son bras droit effectua une brève trajectoire et l’une des briques atteignit en plein front le dacoït de gauche, qui s’écroula.
Voyant son compagnon tomber, le second scélérat s’immobilisa, un peu indécis semblait-il. Bob en profita pour balancer sa seconde brique, mais le dacoït se baissa pour l’éviter. Morane ne lui laissa guère le temps de se redresser. En un bond, il fut sur lui et, du tranchant de la main, le frappa à la nuque. L’homme s’écroula sans proférer une seule plainte.
Dans son dos, à présent, Bob entendait le bruit des pas de ses autres ennemis, qui se rapprochaient dangereusement. Il se remit à courir, atteignit le coin de la rue, s’engagea dans une seconde venelle. Il y avait à peine fait quelques pas qu’il s’arrêta pile. Là-bas, devant lui, plusieurs hommes s’avançaient à sa rencontre, et il comprit être à nouveau pris entre deux feux. Cette fois cependant, il ne pouvait espérer s’en tirer comme la première, car ses adversaires étaient trop nombreux. Peut-être réussirait-il à en mettre un ou deux hors de combat, mais les autres ne tarderaient pas à avoir raison de lui.
Avec désespoir, Bob cherchait une issue quand, soudain, il entendit une voix toute proche – une voix de femme – qui murmurait :
— Commandant Morane ! Venez par ici… Vite…
*
**
Pendant un moment, Bob était demeuré interdit, cherchant à se rappeler où il avait déjà entendu cette voix, qui reprit presque aussitôt d’ailleurs :
— Vite, commandant Morane !… Venez par ici… C’est moi, Tania Orloff…
Morane n’eut pas le loisir de faire le moindre geste. Une main blanche sortit d’un amoncellement de vieilles caisses, le saisit par la manche et le tira de côté. Il ne résista pas et passa derrière les caisses, pour reconnaître aussitôt, faisant tache dans la pénombre, le beau visage d’ambre clair où s’ouvraient deux grands yeux sombres, légèrement bridés.
— Miss Orloff ! fit-il à voix basse. Que faites-vous là ?
— Ce serait trop long à expliquer, souffla la jeune fille. Prenez ceci…
Bob sentit un corps froid qui se glissait dans le creux de sa main, et il reconnut la crosse d’un pistolet automatique.
— Ceci est en réalité un passage, dit encore Miss Orloff, mais on y a remisé tant de vieilles caisses qu’on l’a complètement fermé. Il y a un chemin extrêmement étroit entre les caisses. Fuyez par-là, en refermant le chemin derrière vous. Ensuite, gagnez les toits et continuez en direction des terrains vagues. Tout ce qui vous restera alors à faire, c’est courir vite. De l’autre côté des terrains vagues, il y a une quatre chevaux Manche arrêtée au bord de la chaussée. Les feux sont allumés et la clé de contact se trouve sur le tableau de bord. Il vous suffira de vous glisser au volant et de démarrer. Rentrez chez vous. Je vous téléphonerai demain matin…
— Et vous, comment expliquerez-vous ma fuite ?
— Je ferai comme si vous m’aviez bousculée, frappée. J’appellerai… Mais fuyez, fuyez vite !…
Morane connaissait bien Tania Orloff. Celle-ci, alors qu’il luttait jadis déjà contre l’Ombre Jaune, lui avait à différentes reprises rendu service. Elle était la nièce de Monsieur Ming, mais Bob savait néanmoins pouvoir lui faire confiance.
— Fuyez vite ! répéta la jeune fille.
Sans insister davantage, ni demander d’autres explications, Bob s’engagea dans la voie étroite serpentant entre les caisses. D’après ce qu’il pouvait en juger, il se trouvait dans une sorte de passage s’insinuant entre des entrepôts, passage qui avait été comblé peu à peu, sans doute par des maraîchers, à l’aide de caisses devenues inutilisables. De cet amoncellement se dégageait une odeur écœurante de fruits pourris et de poisson ranci.
Morane avait à peine parcouru dix mètres, qu’un appel retentit.
— À moi !… À l’aide !…
C’était la voix de Tania Orloff. Il y eut ensuite un bruit de chute et de caisses renversées. « Voilà ma charmante complice qui joue sa petite comédie », pensa Bob.
Tout en continuant à progresser, il se mit à renverser des caisses derrière lui, de façon à couper la route à ses poursuivants. Il parcourut ainsi une cinquantaine de mètres, jusqu’à ce que le chemin lui fût coupé, non par l’amoncellement des caisses, mais parce que le passage se terminait bel et bien en cul-de-sac. Bob comprit alors pourquoi Tania Orloff lui avait dit qu’il devrait fuir par les toits. Glissant le revolver dans sa poche, il grimpa sur une haute caisse et, d’une détente, agrippa le rebord de zinc d’une plate-forme recouvrant un hangar. Un rétablissement et il se retrouva agenouillé sur ladite plate-forme avec, devant lui, une étendue de toits bas le long desquels il se mit à courir en direction des terrains vagues. La pluie s’était remise à tomber, rendant les tuiles et le zinc glissants. Pourtant, Morane ne songea pas un seul instant à réduire son allure, il lui fallait atteindre la voiture dont avait parlé Miss Orloff avant que le quartier tout entier ne soit cerné par les hommes de Ming. Plusieurs fois, il faillit perdre l’équilibre et faire une chute dangereuse, sinon mortelle. Ce fut néanmoins sain et sauf qu’il atteignit le dernier toit.
Accroupi dans le chéneau, Bob inspecta les terrains vagues, sous lui, mais sans y découvrir nulle présence humaine. Les gitans devaient avoir regagné leurs roulottes car, aux fenêtres de celles-ci, des flammes rougeâtres de lampes à pétrole brûlaient, tandis que les tuyaux de poêle continuaient à fabriquer leurs banderoles de fumée. Plus loin commençaient les lumières de la ville : avenues marquées par les rangées de lampadaires entre lesquels couraient les feux des voitures, grands visages sombres troués de mille yeux des buildings, et les innombrables scintillements des rues populeuses.
Bob reporta ses regards sur les terrains vagues et se demanda si c’était la pluie qui en avait chassé la faune humaine aperçue tantôt, ou la crainte des hommes de main de Monsieur Ming. Sans s’attarder à répondre à cette double question, il se laissa glisser le long d’un tube d’écoulement des eaux. Mais à peine avait-il touché le sol qu’un groupe d’hommes jaillissait d’entre les maisons, à sa gauche. En l’apercevant, ils se mirent à pousser des cris et à courir dans sa direction. Ils étaient une demi-douzaine, armés de poignards – des dacoïts assurément – et Bob se sentait peu disposé à les attendre. Il se mit à courir à travers les terrains vagues, sachant que son salut dépendait uniquement de la vitesse de sa fuite.
Ce n’était pas la première fois que Morane détalait ainsi devant les hommes de l’Ombre Jaune, et il savait que les dacoïts étaient des coureurs incomparables. Aussi galopait-il de plus belle, non dans le but de battre un record quelconque, on le devine aisément, mais de sauver sa vie.
De temps à autre, sans cesser de courir, Bob tournait la tête vers ses poursuivants, pour se rendre compte qu’ils gagnaient sans cesse sur lui qui, pourtant, filait à toutes jambes.
« Je ne parviendrai jamais à atteindre la chaussée avant qu’ils ne m’aient rejoint, pensa Morane. Et encore faudra-t-il que je découvre alors la quatre » chevaux mise si gracieusement à ma disposition par Miss Orloff ! »
Il galopa de plus belle. En vain, hélas ! En se retournant une fois encore, il se rendit compte que les dacoïts avaient encore gagné du terrain. Plongeant la main dans la poche de son veston, il récupéra l’automatique qui lui avait été donné par Tania Orloff. Courant toujours, il se retourna à nouveau et lâcha deux coups de feu sur ses poursuivants. L’un d’eux, atteint à la cuisse, fut stoppé en plein élan, trébucha et déboula comme un lapin dans un champ. La seconde balle dut se perdre, car aucun autre forban ne parut avoir été touché. Ils ralentirent leur allure cependant, et Bob en profita pour augmenter la sienne. Au bout d’une centaine de mètres, il se retourna à nouveau et tira une troisième balle afin de tenir ses ennemis en respect.
Quand Bob parvint sur la chaussée, il ne lui restait plus qu’une cartouche à brûler. Avec désespoir, il chercha des yeux la quatre-chevaux blanche. Elle était là, miraculeusement rangée le long du trottoir, ses feux de ville allumés, à dix mètres à peine. Bob bondit vers elle comme s’il était monté sur ressorts. Il ouvrit la portière, s’assit au volant, enfonça la pédale de débrayage et tourna la clé de contact. Le moteur se mit à tourner au moment même où les dacoïts atteignaient le véhicule. Morane passa en première vitesse, poussa les gaz et embraya sec, lançant la petite voiture aussi vite qu’il le pouvait. La portière, en battant, frappa l’un des dacoïts, tandis qu’un second était touché à la hanche par l’aile avant droite.
Ce fut seulement quand il eut laissé ses adversaires à une centaine de mètres en arrière que Bob se pencha au-dehors pour saisir la poignée de la portière et claquer cette dernière. Alors, il passa en seconde, puis en troisième et fila en direction de la porte de Clignancourt.